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« Est-il interdit d’interdire les milliardaires ? »

Tribune 1 septembre 2026

Membre de la direction de La France insoumise, l’eurodéputée Manon Aubry s’explique sur la polémique qui a suivi ses propos sur les milliardaires qualifiés de « nuisibles pour l’économie », et déconstruit ce qu’elle nomme le « mythe » de l’ultra-riche qui investit et crée de l’emploi.

« L’interdiction des milliardaires, nuisibles pour l’économie ». Ces quelques mots à nos universités d’été auront suffi pour que la panique s’empare de tous les plateaux télé et que la machine médiatique s’emballe. Oui, à La France insoumise, notre objectif politique pour 2027 est de mettre fin à l’ère de l’extrême-richesse et qu’il n’y ait plus de milliardaires.

Dans la nouvelle France que nous voulons bâtir, avec la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, il n’y aura plus de milliardaires parce qu’il ne sera plus possible de le devenir ni de le rester du fait de la révolution fiscale que nous instaurerons. Nous limiterons notamment les héritages à 12 millions d’euros maximums : il ne sera plus possible de transmettre des milliards d’euros d’une génération à l’autre. Nous aurions alors décidé collectivement et démocratiquement que l’accaparement des richesses et les inégalités ne sont ni possibles, ni souhaitables.

Clarifions le niveau de richesse dont il est question : il faudrait plus de 37 900 années à un Français touchant le salaire médian (environ 2 190 euros nets par mois) pour devenir milliardaire. Des proportions complètement déconnectées de la réalité et sans aucun rapport avec le mérite ou le génie. Mettre fin à l’ère des milliardaires n’a rien de radical : qui oserait se plaindre de vivre « seulement » avec plusieurs centaines de millions d’euros ? C’est en revanche la condition sine qua non d’une économie prospère qui fonctionne pour le plus grand nombre.

Une économie pour les 99 %

Les milliardaires sont bien « nuisibles à l’économie ». Nous nous limiterons ici à cet aspect économique, bien que leur impact sur le climat et la démocratie mériterait tout autant d’être développé. Contrairement à ce que nos gouvernements successifs ont toujours tenté de faire croire, ils ne sont pas la source première de l’investissement productif en France. Le mythe du milliardaire qui investit dans l’économie a été entretenu par Emmanuel Macron qui en a fait la raison de sa suppression de l’Impôt sur la Fortune et la mise en place de la « flat tax ». Résultat ? Quelques années plus tard, le bilan dressé par le comité d’évaluation de France Stratégie est sans appel : les entreprises dont les actionnaires étaient assujettis à l’ISF avant sa suppression n’ont pas investi davantage ensuite.

Mais la suppression de l’ISF a bien produit un effet, celui d’enrichir les plus fortunés : les réformes de 2018 ont provoqué une très forte hausse des dividendes versés. Et le phénomène est général : dans 18 pays de l’OCDE, les cadeaux fiscaux ont augmenté durablement la part du revenu captée par le 1 % le plus riche, mais aucun n’a eu d’effet significatif sur la croissance, l’investissement ou même le chômage, comme le montrait notamment une étude parue dans la Socio Economic Review de l’université d’Oxford en 2022.

Qui fait tourner l’économie ?

Autre argument communément avancé pour protéger les milliardaires : ils stimuleraient l’économie grâce à leurs dépenses. Là aussi, il est contredit par la logique économique.

A partir d’une certaine part du revenu supplémentaire d’un ménage, la propension à consommer décroît : c’est la propension marginale à consommer de Keynes. Les travailleurs utilisent l’essentiel de leurs revenus pour vivre : ils consomment, se logent, se soignent et font vivre l’économie locale. Les ultra-riches, eux, consomment effectivement individuellement plus qu’un travailleur moyen, mais ne sont pas en capacité de liquider l’ensemble de leur fortune une fois que leurs besoins vitaux sont satisfaits. De telle sorte que si la valeur était mieux répartie sur l’ensemble des ménages, l’économie serait davantage soutenue par la consommation populaire

Les PME, premières pourvoyeuses d’emplois en France

Si les milliardaires n’investissent pas, peut-être créent-ils au moins de l’emploi ?

C’est la troisième fable du mythe du milliardaire. Elle repose essentiellement sur une pratique capitaliste bien connue : la fusion-acquisition. Lorsqu’un grand groupe rachète une autre société, ses effectifs augmentent mécaniquement, mais aucun emploi n’a été créé. Des salariés ont simplement changé de colonne dans un tableau comptable.

Ainsi, quand on observe la création nette d’emploi des grandes entreprises, les chiffres sont éloquents. Selon une étude publiée par l’Insee en septembre 2025, les grandes entreprises ont directement supprimé environ 173 000 emplois entre 2012 et 2022. Si leurs effectifs apparaissent malgré tout en hausse, c’est principalement parce que certaines entreprises de taille intermédiaire sont devenues de grandes entreprises et que leurs salariés ont été intégrés à cette catégorie. Sur la même période, les microentreprises, les PME et les entreprises de taille intermédiaire ont directement créé près de 1,9 million d’emplois.

Ceux qui créent l’emploi en France ne sont donc pas les milliardaires, mais le tissu essentiel des petites et moyennes entreprises, les artisans, les indépendants et, surtout, les travailleurs eux-mêmes.

Etre bien né

La fortune se constitue quant à elle encore plus facilement qu’avec la spéculation boursière : elle se forme par l’effort stakhanoviste de naître dans la bonne famille. Ainsi, 80 % de la richesse des milliardaires français est due à l’héritage, comme l’estimait une analyse sur leur enrichissement suite à la crise du Covid, parue dans le « Financial Times » en 2021, et fondée sur le classement Forbes sur les milliardaires dans le monde en 2021.

De la nature héritée de la fortune des milliardaires apparaît également un des leviers pour les interdire. Les milliardaires deviennent ce qu’ils sont en héritant de leur fortune ; pour les interdire, il suffit donc de prélever une part substantielle de leur héritage pour que, d’une génération à l’autre, cette fortune dépérisse progressivement et soit redistribuée.

Donnons-leur une chance de nous prouver que toutes les fables qu’ils convoquent pour nous justifier leur mérite n’en sont pas et de prouver, en partant de zéro, qu’ils savent créer des emplois, investir dans des projets d’avenir et alimenter une économie qui réponde réellement aux besoins de la population.

Alors, nous verrons bien qui produit la valeur et qui y nuit.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Manon Aubry

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